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Dépolitiser la Céni : un non-sens ?

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Parmi les propositions de sortie de la crise actuelle figure celle, récurrente, de la réforme de la loi électorale. Le fait que le chef de l’État ait ouvert ses consultations par l’audience accordée à Corneille Nangaa, président sortant de la Céni, est un indice suffisant de l’importance de la question. Des personnes bien pensantes, des associations sérieuses et des regroupements politiques préconisent, à ce sujet, la potion considérée comme magique de la «dépolitisation de la Céni». Ceci a-t-il vraiment un sens ?

J’avoue ne pas comprendre cette phrase lancée souvent à la va-vite : comment «dépolitiser» un organe dont le caractère essentiel est d’être «politique» ? La Céni, en effet, est une institution d’appui à la démocratie. Son rôle est d’organiser les élections, c’est-à-dire, de fabriquer des hommes politiques et des instances de gestion politique de la Nation : députés, gouverneurs, sénateurs, jusqu’aux présidents de la République. Les centrales électorales sont des officines monstrueuses, qu’il faut humaniser certes, mais des officines qui engendrent d’autres monstres que sont des conflits interminables, d’éternelles querelles de leadership, des guerres civiles, des balkanisations des territoires, etc.

C’est la raison pour laquelle le législateur s’est avisé à en confier le mécanisme à la «société civile» à travers les «confessions religieuses» censées être plus orthodoxes, plus justes, plus indépendantes, en tous cas plus objectives que les partis et les regroupements franchement politiques. Cependant, peine perdue. Trois élections organisées dans notre pays, et nous avons appris que la présomption du législateur est du leurre : les sociétés civiles sont, en gros, des bras droits des partis et regroupements politiques qui les financent. Quant aux confessions religieuses, certaines sont loin d’être les «femmes de César» (au-dessus de tout soupçon).

Dépolitiser la démocratie ?

En effet, chacune a des convictions politiques, des affinités particulières, souvent justifiables par des intérêts divers. À la limite, chaque pasteur ou chaque personne consacrée garde au fond de son cœur son candidat président de la République, son candidat député national ou gouverneur. Comment expliquer autrement l’option portée sur tel et pas tel candidat présentés lors du vote des animateurs ? Comment comprendre le récent scandale de la filière  É.R.C. (Églises de Réveil du Congo) envoûtée puis exorcisée par la simple problématique de la candidature de R. Malonda ? L’arbre qui cache la forêt dans ce processus avorté traduit, à coup sûr, la volonté obstinée de satisfaire des intérêts privés (matériels, politiques, économiques, hégémoniques) des clans qui  instrumentalisent.

Dans ces conditions, le syntagme «dépolitiser la Céni», a-t-il vraiment un sens ? Réfléchissons froidement : peut-on «dépolitiser les élections» ? Peut-on «dépolitiser la démocratie» ? Ces concepts sont relatifs aux activités de nature essentiellement politique, et leur cristallisation n’a de sens que dans la mesure où ils débouchent sur la recherche des voies et moyens d’une bonne gestion politique de la Cité.

Pour être plus clair, posons la question autrement : peut-on «dépolitiser» l’Assemblée nationale ou le Sénat, qui sont les temples de l’activité politique d’un pays ? Un autre exemple encore plus clair : lors d’une prière œcuménique par exemple, peut-on exiger que les con-célébrants soient des personnes non consacrées et que le culte soit désacralisé, au motif que l’assistance est formée de personnalités provenant des religions différentes ? Ce serait, manifestement, un non-sens. Car si l’on attend des con-célébrants qu’ils soient objectifs, respectueux des équilibres des confessions, «désacraliser» leurs fonctions et leur culte n’a aucun sens et n’est nullement la solution idoine.

Erreur de langage

En effet, toute oraison, tout culte rendu à une divinité, est d’essence sacrée. De même une organisation comme la Céni dont la raison d’être est de réguler la démocratie par l’organisation des élections libres et transparentes, ne peut renier son caractère d’institution de haute portée politique, au risque simplement de ne pas l’être. Si l’on veut que ses animateurs soient des personnes honnêtes, justes, objectives, il nous paraît aberrant d’exiger que cette l’institution, ontologiquement politique, devienne subitement «a-politique». Proposer ou simplement parler de dépolitiser la Céni semble donc à mes yeux une erreur de langage ou une fausse piste.

Mais on me dira : «Ce n’est qu’un langage, une façon de parler ; ce que nous voulons, c’est plutôt dépolitiser ses animateurs». Nouvelle erreur de langage, nouvelle fausse piste. Car cette figure de rhétorique  appelée synecdoque (prendre le plus pour le moins), n’arrange rien. Dépouiller la Céni de ses oripeaux (politiques) et ses animateurs de leur casquette de cristallisoirs de justes causes (politiques), apparaît comme une vaste hypocrisie. Ils ne cesseront jamais de l’être. Voilà qui nous ramène à l’argumentaire développé il y a quelques mois dans ce même média et dont ci-après quelques points focaux.

1° La société civile et les confessions religieuses ne sont pas, nécessairement, des parangons de l’intégrité morale, et l’humilité de le reconnaître est un signe de sainteté, selon Clotilde de  Vaux. L’abbé Malu-Malu (2006), le pasteur NgoyiMulunda (2011) et le «face d’ange» Corneille Nangaa (2018), ne sont-ils pas tous membres de la Société civile ? Et pourtant leurs mandats à la tête de la Céni n’ont-ils pas terni un peu l’image des instances qu’ils représentaient ?

2° L’objectif défini par le législateur à la Société civile était d’assainir, d’enseigner l’excellence à ces piètres politiciens tricheurs et chicaneurs des vertus et des valeurs. Elle devait jouer le rôle d’institution arbitre, altruiste, capable d’opérer des choix non intéressés, poser des jugements empreints de haute valeur morale dans le but d’asseoir une collectivité nationale apaisée. La grave crise actuelle tire en grande partie origine de ses cafouillages électoraux.

Pas de chèque en blanc

3° Malgré ce constat, le rôle des confessions religieuses demeure irremplaçable. Ce serait une erreur monumentale de penser à les contourner. Malu-Malu, NgoyiMulunda et Corneille Nangaa se sont montrés faillibles et corruptibles. Ce qu’ils ont fait de mal est susceptible d’être évité. À condition pour les représentants des églises de se ressaisir, de battre leur coulpe et dans un orgueil positif, se pro-jeter (oui : ‘pro-jactare’, se jeter en avant) dans le but de baliser le processus électoral en vue. Ce saut qualitatif au travers des vicissitudes présentes et à venir, cette humilité rédemptrice, nos pasteurs et hommes d’églises sont apparemment seuls capables de les assumer parce qu’ils sont le moindre mal d’une collectivité nationale en décrépitude. Et leur faire à nouveau confiance ce n’est nullement une idéalisation, mais un simple réalisme : le repentir est à la base de toute sanctification.

4° Ainsi requinqué, le mandat des confessions religieuses n’est pas non plus un chèque en blanc. Cette fois, l’obligation du résultat commande que leur travail obéisse à des règles scrupuleuses, au lieu d’un simple vade-mecum de bonne conduite lors des plénières. Contribuons modestement à leurs débats en rappelant quelques préceptes et quelques exigences :

4.1. Outre une solide formation intellectuelle, les dirigeants de la Céni et notamment le président, doivent justifier d’une personnalité suffisamment forte pour résister, comme Ulysse ligoté au mât de son navire, aux nombreuses tentatives de corruption. Et cela ne se vérifie pas sur simple proclamation individuelle d’intégrité morale : une enquête discrète de la vie privée et du parcours professionnel du candidat devrait le prouver.

4.2. Le candidat doit faire montre d’une bonne expérience de gestion ou du management d’une structure publique ou privée. La Céni, c’est près de 4000 agents à travers le territoire national. Un habitué de gestion des structures de plus de 100 000 ou 50 000 personnes, se verrait placé à la tête d’un petit service spécialisé.

Il faut un grand arbitre

4.3. Un candidat (heureux ou malheureux) aux élections nationales est plus à même de comprendre les astuces du tripatouillage des urnes et des mécanismes électoraux. Son expertise, à mon sens, est plus riche parce que vécue, concrètement, de dedans. Aucune souffrance ni aucune difficulté n’est vécue plus intensément que par le patenté.

4.4. Le rôle des confessions religieuses est de choisir, de proposer, parmi les candidats, ceux ou celles présentant plus d’atouts favorables. Les membres de leurs propres clergés et organisations parastatales ne sont certes pas exclus. Mais comment empêcher l’opinion publique de crier au narcissisme, au clientélisme et parfois au népotisme ? En effet, ce genre d’appréciations a priori a été parfois évoqué : «Êtes-vous membre de notre Église ?»

4.5. Un atout majeur : la personnalité du candidat ne devra pas diviser la gauche et la droite : les uns récuseront le candidat des autres. Même en cas d’une nouvelle majorité parlementaire, la sagesse commanderait la désignation d’une personnalité médiane, «à l’aise», éventuellement acceptable par toutes les fractions politiques.

4.6. Sauf erreur de réception, Céni signifie «Commission des Élections Nationales et Indépendante». En toute logique, on devrait autoriser également des candidatures indépendantes même celles des membres des partis politiques. En effet, comme argumenté plus haut, il existe également d’hommes et de femmes honnêtes, à  la moralité publique et privée éprouvée, capables de piloter l’institution d’appui à la démocratie, la responsabilité du choix incombant aux confessions religieuses.

4.7. Enfin, en cas de nécessité ou d’opportunité, je crois humblement que les candidats demeurés en lice après éliminations, devraient subir une fraternelle confrontation aux fins de désigner le meilleur.

Pour conclure, «dépolitiser la Céni» ne devrait avoir le sens que d’une métaphore, d’une image, pas d’une réalité fonctionnelle : un Sénat sans hommes politiques, n’est plus un Sénat, c’est un marché. Un office religieux sans officiants consacrés, c’est un concert de Werrasson. Pour la Céni, ce qu’il faut, en plus de la maîtrise de la chose publique et de la chose électorale, c’est un grand arbitre, haut de sa crédibilité et protégé par la loi, contre le chant mélodieux des sirènes.

Prof. Pius Kama-Londo

 

 

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