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Coup d’État en Guinée : la gaffe d’Alpha Condé

D’aucuns se sont étonnés de la facilité avec laquelle les militaires sont parvenus à prendre le pouvoir en Guinée...

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Au pouvoir depuis onze ans, le président guinéen, Alpha Condé, 83 ans, a quitté le pouvoir par un coup d’État militaire orchestré par le Commandant du Groupement des Forces Spéciales (GFS), Mamady Doumbouya, dimanche 5 septembre 2021. La raison évoquée est la volonté du président déchu de vouloir s’éterniser au pouvoir au-delà du délai constitutionnel. Profitant d’une révision de la Constitution, contestée par l’opposition, le professeur président élu en 2010 et réélu en 2015, a brigué un troisième mandat. Un comportement qualifié de maladresse politique. Beaucoup d’Africains se réjouissent de ce coup de force. Mais il faut aller au fond des choses et se poser la question sur le rôle qu’aurait joué la France dans ce chambardement spectaculaire.

D’aucuns se sont étonnés de la facilité avec laquelle les militaires sont parvenus à prendre le pouvoir en Guinée, mais ne s’interrogent pas comment et pourquoi cela est arrivé. Certes, l’homme fort de la Guinée essuyait de nombreuses critiques de l’opposition et de ses anciens camarades de lutte, notamment depuis sa réélection controversée en 2020 pour un troisième mandat après avoir fait modifier la Constitution. Et son modèle de gouvernance conduisait le pays à sa perte : économie et société exsangues, opposants politiques muselés, corruption, népotisme et détournements massifs de fonds, l’omnipotence d’un homme, d’une famille, d’un clan étouffaient tout un peuple qui ne savait comment échapper aux sangles d’un pouvoir absolu.  

La France visée

Selon certaines indiscrétions, ce putsch serait téléguidé par la France. Mais les médias n’en parlent pas. Aucune analyse n’est faite sur cette actualité. Motus et bouche cousue ! C’est le même scénario qui se répète : on presse l’orange, et on en jette l’écorce. Transformés en larbins des puissances occidentales, les dirigeants africains feignent d’ignorer cette réalité et c’est bien regrettable. Cette intrigue se répétera-t-elle à l’infini en Afrique ? On peut se poser la question.

Les relations que le chef des putschistes entretient avec l’armée française, l’école où il a été formé, cacheraient le secret de cette intrigue. Un coup d’État savamment mené et les choses sont allées très vite. Le système sécuritaire qui protégeait Alpha Condé s’est révélé lacunaire sur le coup, pourtant considéré comme l’un des plus efficaces de la sous-région.

Le lieutenant- colonel Mamady Doumbouya, président du Comité national du rassemblement et du développement de la République de Guinée (CNRD), que l’on considère comme le président de transition (chef de l’État, de facto), commence à prendre ses responsabilités au sérieux et imposer sa marque. Un militaire formé à l’étranger (un ancien légionnaire de l’armée française) et propulsé dans l’armée guinéenne comme cadre à la tête des forces spéciales. Il avait été appelé en 2018 – ironie de l’histoire – par le régime Condé pour prendre en charge l’unité d’élite de l’armée.

La France continuerait-elle à manipuler les présidents africains ? Il faut noter qu’il y a peu, Alpha Condé commençait à être trop critique dans ses interventions vis-à-vis du pouvoir français et des européens. Une gaffe que ces « maîtres du monde » ne pardonnent pas facilement.  

L’affront

En 2017, le président guinéen s’est fait remarquer lors de l’ouverture de la deuxième conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique tenue à Abidjan, en Côte d’Ivoire, du 28 au 30 mars.

« Nous sommes encore trop attachés à la puissance coloniale. Il faut couper le cordon ombilical », avait déclaré Alpha Condé, qui de surcroit a fustigé la relation qu’entretiennent l’Union européenne et l’Union africaine, invitant les Africains à se faire « davantage confiance ». Et d’ajouter : « Il faut qu’on ait confiance aux hommes d’affaires africains parce qu’ils sont Africains, ils sont chez eux. Ils peuvent développer mieux que les étrangers ».

Des déclarations qui n’ont pas plu à certains de ses homologues présidents, en l’occurrence celui du pays hôte, Alassane Ouattara. Durant son allocution, il a voulu recadrer le président guinéen pour son discours jugé engagé soulignant que celui-ci n’aurait pas dû tenir publiquement ces propos tel qu’il a fait : « J’ai oublié de dire à Alpha que nous étions en direct… ». Une précision qui a suscité des rires et des applaudissements de l’assistance, mais pas du goût du président Alpha Condé qui a immédiatement porté la réplique avec des signes de désapprobation : « Alassane, moi j’assume ce que je dis ».

La tension commençait à être perceptible. Et pour calmer le jeu, le président ivoirien s’est défendu avec des mots taquins qui ont fini par détendre l’atmosphère : « Alpha, vous êtes toujours égal à vous-même. Merci beaucoup ».

L’homme est resté ferme sur ses positions. Quelques jours plus tard, lors de sa visite d’État à l’Élysée, le 11 avril 2017, Alpha Condé, président de la Guinée, également président en exercice de l’Union africaine, a plaidé pour une autonomie du continent africain dans la résolution des problèmes qui lui sont propres.

« Il faut qu’on accepte que l’Afrique définisse sa voie pour le développement et sa voie démocratique. Bien sûr, il y a les principes universels de la démocratie, mais il faut qu’on cesse de prendre l’Afrique comme un seul État, il y a beaucoup d’États avec des différences », a expliqué le dirigeant guinéen, demandant « qu’il y ait moins de dogmatisme » et qu’on « laisse » les pays africains définir leurs voies de développement et de « stabilité ».

Ces propos, de la part d’un dirigeant africain, sonne comme une insulte envers la France, ancienne puissance colonisatrice. Cela lui est insupportable ! Une déclaration de guerre. Quel que soit le gouvernement, de gauche ou de droite, la politique africaine de la France ne change pas. Ce, depuis le début de la 5ème République avec le général De Gaulle. On ne touche pas à la sacro-sainte allégeance envers la France. Pour répondre à Alpha Condé, la France attendait peut-être son heure pour agir. Pour le vengeur, les représailles les plus réjouissantes s’exécutent un certain temps après l’affront. Alpha Condé aurait probablement payé son arrogance.

Que va faire l’Union africaine ? Rien, à part condamner « toute prise de pouvoir par la force » et demander « la libération immédiate du président Alpha Condé ». Une déclaration qui n’augure pas grand-chose. Ce n’est ni plus ni moins qu’un jeu diplomatique. La « Nouvelle Donne » est là et va demeurer.  

Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, aujourd’hui acclamé, saura-t-il rendre le pouvoir au peuple, et le plus vite possible, comme le firent les militaires de la révolution des œillets au Portugal en 1974 ? Tel est le défi qu’aura à relever le nouvel homme fort de Conakry s’il veut rentrer dans l’histoire comme l’homme qui aura remis la Guinée sur le chemin de la liberté et donné à tous les Africains l’espoir d’un avenir plus démocratique.

Robert Kongo, correspondant en France     

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