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Relation franco-malienne : le torchon n’en finit pas de brûler

Il paraît bien loin le temps où la relation entre Paris et Bamako était au zénith. La rupture est désormais totale entre les deux capitales, dernier épisode en date de ce feuilleton est la convocation par la justice malienne de l’ancien ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (2017-2022), pour « atteinte aux biens publics ». Ce dernier et son fils, Thomas, sont soupçonnés d’avoir, en 2015, favorisé une entreprise bretonne pour l’attribution d’un marché de fabrication de passeports biométriques.

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manifestation antifrançaise mali

Après une guerre du sable éclair, les forces françaises et maliennes avaient libéré en quelques semaines à peine le Nord du Mali contrôlé à l’époque par des groupes islamistes armés affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et par des rebelles majoritairement touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MLNA). Vingt-deux jours après le déclenchement de l’opération Serval, l’ancien président de la République, François Hollande (2012-2017), s’était rendu début février 2013 à Tombouctou pour récupérer le fruit de la victoire.

Accueilli chaleureusement par les vivats des habitants, la foule présente sur l’itinéraire du cortège présidentiel avait remercié aux cris de « merci Papa François Hollande » celui qu’elle voyait comme un « libérateur ». Et l’ancien président de la République française avait confié avoir vécu « la journée la plus importante » de sa vie politique. Le processus politique de retour à la démocratie, soutenue et pilotée par Paris, porte au pouvoir, en septembre 2013, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à la présidence. Mission accomplie ou presque.

La révolte

Mais voilà, depuis tout a basculé, la relation entre les deux États se dissout au fur et à mesure que les semaines passent. L’armée française est restée et s’est enlisée dans le sable du Sahara, l’opération Serval est devenue Barkhane et le président démocratiquement élu, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), a été chassé du pouvoir par les militaires maliens en 2018. En quelques mois, les manifestations anti-françaises et anti opération Barkhane se sont multipliées et réunissent désormais à Bamako des milliers de citoyens maliens, désireux d’en finir avec la Françafrique, l’empire qui ne veut pas mourir. Ce mouvement est répandu dans tout le pays. Le peuple malien se révolte. Les militaires lui emboîtent le pas. Le Mali considère désormais la présence des militaires français et européens sur son sol comme illégale.

Ce mouvement antifrançais a véritablement explosé en 2019. Ce phénomène est surtout lié « aux comptes mal soldés de la colonisation », notamment l’annonce de la fin du Franc CFA, « des arrangements cosmétiques », décidée de manière unilatérale par Paris « sans l’accord des pays africains » ou la venue d’Emmanuel Macron aux obsèques du président tchadien, Idriss Déby. Une présence qui révèle un lien tout particulier entre la France et celui qui est considéré comme un autocrate ayant dirigé le Tchad d’une main de fer pendant 31 ans. Un type de néo-colonialisme et de gouvernance à rejeter en Afrique du 21ème siècle.

La rupture

En 2021, un nouveau soulèvement militaire est mené à Bamako. Beaucoup moins conciliant avec Paris, l’homme fort de la révolution malienne, le colonel Assimi Goïta, marque une rupture définitive avec l’ancienne puissance coloniale. Les relations se dégradent spectaculairement entre Paris et Bamako. La demande de départ du territoire malien de l’ambassadeur de France, Joël Meyer, créé une crise diplomatique sans précédent dans les relations franco-maliennes. Le 17 mars 2022, le second gouvernement de transition avait franchi une étape supplémentaire en annonçant la suspension définitive de RFI et France 24 au mali, suite à la publication d’informations faisant état d’exactions de l’armée malienne sur des civils. Le gouvernement malien avait nié en bloc ces révélations et qualifié les informations apportées par les deux médias « de fausses allégations contre les vaillantes FAMA » (Forces armées maliennes).

En pleine « réarticulation » du dispositif Barkhane vers le Niger, la rupture militaire entre Bamako et Paris est actée en mai 2022 après la dénonciation faite par les nouvelles autorités maliennes des différents accords de défense conclus entre les deux capitales depuis 2013. Le gouvernement de transition se justifie de cette décision en invoquant des « atteintes flagrantes à la souveraineté nationale ». Fin mars 2022, les mercenaires russes de la société Wagner sont soupçonnés d’avoir tué près de 300 civils dans la ville. Encore de la propagande avait rétorqué Bamako.

La France vit très mal l’opération des révolutionnaires maliens dans son pré carré. Une humiliation ! Et pour se donner bonne conscience, elle justifie les causes du conflit par « l’arrivée de terroristes étrangers sur le sol malien, le coup d’État militaire, la corruption, l’incompétence ou le manque de patriotisme des dirigeants maliens… ». Et pour un pays dont l’économie dépend également de l’exploitation des richesses du Mali, le coup est dur.

Jean-Yves Le Drian convoqué

Dans ce contexte tendu, la convocation par la justice malienne de l’ancien ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de France, Jean-Yves Le Drian, dans le cadre d’une enquête portant sur une « atteinte aux biens publics et autres infractions » est vue de France comme un affront supplémentaire. De quoi s’agit-il ?

La justice malienne soupçonne l’ancien ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de France, Jean-Yves Le Drian, et son fils, Thomas, d’avoir, en 2015, favorisé une entreprise bretonne, Oberthur Technologies (devenue Idemia), pour l’attribution d’un marché de fabrication de passeports biométriques. Selon les autorités maliennes, ce marché a été attribué de gré à gré à la société Idemia sans appel d’offres ni appel à candidatures (ouvert) à la concurrence. Ainsi, les procédures et règles du code des marchés publics ont été allégrement violées.
La convocation date du 20 avril 2022. Le père et le fils sont invités à se présenter, le lundi 20 juin à 8heures, au cabinet du juge d’instruction, Mahamoudou B. Dicko, du pôle économique et financier du Tribunal de grande instance de la commune III de Bamako. Une convocation que l’ancien ministre prétendait encore, il y ‘a quelques jours, n’avoir jamais reçu.

Or, selon certaines indiscrétions, Me Delphine Meillet, avocate de Jean-Yves Le Drian, aurait adressé un courrier aux autorités maliennes leur proposant une audition de son client dans les locaux de l’ambassade du Mali à Paris et non à Bamako, car son client aurait un empêchement, « un rendez-vous médical » en juin.

La France, il faut le dire, porte une responsabilité dans ce divorce politique et militaire. Paris n’a pas toujours été très diplomate avec le gouvernement bamakois qualifié « d’illégitime » et prenant « des mesures irresponsables », selon Jean-Yves Le Drian (janvier 2022). Et Emmanuel Macron dit soutenir les sanctions « très dures » prises par la CEDEAO contre le Mali. Cet état de fait vient envenimer, une fois de plus, la relation entre Paris et Bamako. Le Mali semble d’ailleurs se tourner lentement mais sûrement vers la Russie. L’ambition française en Afrique est-elle en train de s’étioler ? Seul l’avenir le dira.


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