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Le début du texte de la chanson « phrase » de feu le musicien Shungu Wembadio reprend ceci : “ Il est vrai que nous venons de loin, mais la route est encore longue. Et il n’existe aucune montagne du sommet de laquelle on peut observer l’avenir”. Évitant évidemment de tomber dans la tentation d’interpréter l’ouvre de ce génie, en prenant un peu de recul, l’on penserait du début à la fin écouter l’histoire de la RDC. Tantôt parsemée des je t’aime, moi non plus, nous venons de loin effectivement. Nous avons traversé des moments de souffrances indescriptibles, des humiliations, des divisions, et que sais-je encore. Mais voilà, nous sommes malgré tout toujours ensemble. 

Aussi loin que la mémoire nous revienne, nous nous rappelons des souffrances de nos frères et sœurs forcés à porter des charges sous les coups des fouets, enlevés de force du continent de leurs ancêtres vers des terres inconnues, travailler sans rémunération aucune, maltraités pire que des animaux et interdits de se plaindre. En 1960, alors que feu le Premier ministre Lumumba redit les atrocités et les humiliations subies même à son époque, son discours est considéré comme un affront au roi des Belges, Baudouin 1er. Cela parmi tant d’autres griefs lui reprochés conduira bien évidemment à sa destruction dans les jours qui succèderont la journée de l’indépendance.

Rien de nouveau sous le soleil, dit-on. Les insurrections, les sécessions, les invasions, les coups d’État se sont succédés les uns après les autres et depuis ces fonds baptismaux de l’État congolais, des efforts considérables tendant à créer une nation se sont déployés. Il convient de noter malheureusement que plusieurs efforts déployés ont jusqu’ici été sapés à cause d’une seule chose : l’absence de la justice libre, véritable, équitable et distributive.

L’argent répond à tous les mots,dit-on. Les finances publiques ou l’argent de l’État signifiait une chose pour telle personne et une autre pour telle autre tout le long de ce parcours. Parlerions-nous réellement de l’État lorsque feu le Marechal Mobutu jouissait de la latitude de confondre sa propre poche à la banque centrale ? Il demandait 1, 000,000 pour ses dépenses, le gouverneur de la banque ajoutait 1 zéro pour se partager 10, 000,000 avec les ministres et autres officiels dans la chaine des dépenses et ainsi de suite. Pour beaucoup, l’État sous sa forme juridique existait en principe. Pour beaucoup d’autres par contre, il s’agissait là d’un mort-né.

Pour comprendre les ramifications de ces actes délibérés, il faudrait peut-être se référer à la définition de « l’État ».

Selon La Toupie, avec une majuscule, l'État désigne la personne morale de droit public qui, sur le plan juridique, représente une collectivité, un peuple ou une nation, à l'intérieur ou à l'extérieur d'un territoire déterminé sur lequel elle exerce le pouvoir suprême, la souveraineté.

D’entrée de jeu, l’application de cette définition pose problèmes quand il s’agit du territoire dont la capitale actuelle est Kinshasa. Une personne morale se distingue de la personne physique. Une sorte d’appareil de gestion de la chose publique. Et en tant que telle, elle est dotée de certains pouvoirs lui conférés dans le droit public dans le cadre de ses droits et de ses devoirs en vue de sauvegarder et promouvoir le bien commun. Dans ce condensé il est donc le plus simplement possible question de gérer la république pour tous les citoyens à travers les institutions tant locales que nationales.

Cependant, quand il s’agit de Kinshasa comme l’exemple des millions retirés ci-dessus le suggérait, il s’agissait à différentes périodes d’un territoire qui appartenait au roi des Belges et par la suite, à Mobutu qui n’hésitait de dire aux journalistes belges qui l’interrogeaient au sujet des pendus de la pentecôte : « …si c’est tolérable chez vous, ça ne l’est pas chez moi!» et aux Kabila bien entendu qui selon les Panama Papers se seraient octroyés une immense fortune en déjouant l’État congolais de ses droits.

Le reflexe des défendeurs de l’existence de l’État bien entendu serait de brandir tous les textes légaux garantissant l’existence d’un État par principe. Cependant, lorsque ces dispositions légales sont taillées autour des caprices des demi-dieux, ce qui devrait constituer le moteur de l’État s’en vient à faire défaut. L’État se voit dépourvu de ses moyens et ne se retrouve plus en position d’être à même de rencontrer ses responsabilités politiques et administratives et donc, le verbe politique alors suscite la notion du non-État encore citée récemment par le professeur Mokonda.

D’après le Dr Florent Pumu dans son article publié tout récemment dans les pages d’un journal local, le détournement des deniers publics constitue un acte de haute trahison parce qu’au final, l’argent soustrait du système amplifie la précarité quand il s’agit par exemple de doter l’armée des moyens pour maintenir l’intégrité du territoire ou de rémunérer les employés de l’État et détruit ainsi la qualité de vie et le tissu social.

La fraude électorale est elle aussi instituée pour garantir la perpétuité du système et couvrir les décennies de crimes de tout genre. On se partage le butin en famille. L’homme se retrouve sénateur alors que sa femme se retrouve parlementaire, etc. Ils cumulent les fonctions par simple égoïsme et par pure inconscience. La politique est le moyen le plus sûr de s’enrichir en RDC. L’alibi qui suggérait donc que les impérialistes arrachaient tous les revenus est finalement tombé, mis à nue en face de l’irresponsabilité des dirigeants.

Dans les conditions qui précèdent, les ingrédients du désastre se réunissent et s’épanouissent parfois dans le sein du chef lui-même. Ils se propagent donc comme l’huile dans la barbe d’Aron sur toutes les branches du système. Quand les malversations financières deviennent la norme outre mesure ; il devient possible de recevoir des pots de vins et de s’octroyer des rétro-commissions en toute liberté. Il est clair que l’État agonise en temps pareils. Et l’inexistence du pouvoir de l’État actuellement transpire naturellement par des invasions intempestives du territoire national, les cris d’alarmes et les signaux de disposition à la balkanisation. Sinon, quel serait l’utilité de se donner la peine de produire lorsque Kinshasa s’octroie au-delà de la part du lion soit, les 60% de rétrocession prévus par les dispositions officielles et laisse ainsi les provinces remplies de lait et de miel dans la galère ?

Les temps eux pourtant, ils ont changé. L’inculte, le semi-lettré et l’illettré d’hier, constituant 90% de la population nationale dont au moins 70% se retrouvent coincés dans les milieux ruraux se sont munis des atouts qui les renseignent en lieu de l’éducation qui longtemps leur a été volée. Ils ont le téléphone portable, l’internet et ainsi émettent et transmettent l’information en temps réel qui prend la toile comme un feu de brousse. Ils comprennent les enjeux et participent de là où ils se trouvent, à la dynamique des pressions qui réclament la bonne gouvernance. Il devient clair que subissant les mêmes pressions commerciales des publicités que les citadins, ensemble ils réclament de travailler, d’avoir le minimum essentiel de la vie qui consiste à servir les besoins primaires de boire, du manger, de se vêtir, de se loger, de s’éduquer, de se soigner, d’être protégé et de travailler.

C’est ainsi que réduire le train de vie des institutions est devenu le Lotto national. Le Congolais d’hier, longtemps laissé pour compte, sort de sa torpeur et réclame ses dus. Lui qui acclamait ses bourreaux par ignorance autrefois, exige désormais un gouvernement qui performe. Il demande des résultats sinon, l’État qui redistribue les richesses et crée les emplois (État-Providence).

Où se manifeste l’État en RDC lorsque les personnalités chargées de générer les recettes ou de les gérer pensent avoir gagné le Lotto lorsqu’elles reçoivent leurs nominations ? Elles fêtent et se font saupoudrer la tête de farine blanche comme pour célébrer leurs indépendances acquises des disettes financières habituelles. Pas d’hôpitaux publics dignes de cette appellation sur toute l’étendue du territoire national, aucune forme de support des services sociaux, les plus vulnérables abandonnés à leur triste sort, les hommes en arme délaissés, etc. L’intrusion de la COVID- 19 a bel et bien révélé l’échec collectif des 60 dernières années qu’il ne sert à rien de penser à commencer de le nier. L’État existe donc pour certains et est absent ou inexistant pour d’autres.

Le tribalisme et le militantisme à outrance projettent même les sujets dépourvus de tout sens aux postes de responsabilité. Si votre parti n’est pas dans le vent, impossible d’accéder à ces positions ! Où est donc l’État-nation qui regroupe et rassemble ? L’État congolais dans sa forme actuelle s’octroie des lois assurant l’impunité et tente même de supplanter l’appareil justice.

L’État terrorise le citoyen, privilégie l’étranger, arrête et élimine des membres du public sans armes qui pendant des décennies décrient la misère d’être devenus étrangers sur leur propre territoire. Ils sont délogés de leurs terres ancestrales parce qu’un papier pendu au bout du canon leur signifie que du jour au lendemain leur village a été acheté par un intouchable national ou étranger, qui se permet de déterrer les tombes des ancêtres.

Où est l’État qui protège ? La liste des ratées ne saurait être exhaustive et le principal aspect qui se dégage par le comportement des dirigeants c’est qu’en fait ce qui se fait appeler État est en réalité un non-État. C’est une utopie pour la majorité des « citoyens ».

La RDC dans sa forme actuelle ne marche donc pas pour tous. Le pays est trop grand, demande non seulement des moyens conséquents mais aussi des capacités qu’il ne saurait s’offrir si Kinshasa effrite tous les efforts en nourrissant démesurément des institutions souvent redondantes ou simplement inutiles.

Voilà pourquoi cette réflexion suggère en ce jour de méditation nationale, de repenser le mode de fonctionnement et d’administration du territoire pour favoriser la cohésion nationale, et aussi réaffirmer l’existence de l’État. Il s’agit principalement de renforcer les pouvoirs administratifs locaux en décentralisant la gestion des finances et aussi les pouvoirs de l’appareil de l’État concentrés dans les institutions basées à Kinshasa.

Kinshasa se permet de dépenser l’argent de l’État qui tombe en surplus dans ses mains et oublie ses responsabilités provinciales. Comme une vieille personne qui reçoit des virements de ses enfants de l’étranger, Kinshasa se crée des dépenses de luxe et faillit lamentablement à ses tâches au point de nourrir davantage les idées de balkanisation (implosion). L’influence de Kinshasa et donc ses finances devraient être réduits peut-être à 20% en lieu des 60% actuels. Le rôle de Kinshasa devrait dorénavant se limiter à celui des coordinations, de vérifications et de sanctions.

Nous venons de loin, comme le chantait feu ShunguWembadio. Notre chemin est encore long. Nous avons eu beaucoup de ratées mais c’est encore possible d’atteindre la grandeur. Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise. Pour que ça marche, reformons le fonctionnement de l’État afin derestaurer la paix, la justice et le travail. Une RDC qui marche pour tous.

Patou Nsiona

BSc in Construction Management and Engineering

(Londres, U.K)

 

 


LP